logo SEMEQ

Le répertoire des salons, événements, marchés et expositions du Québec





image_1

Sommes-nous en train de tuer le marché en ne comptant pas notre temps?

2026-02-23

Dans les marchés d’artisans, on entend souvent les phrases qui sont un peu plus bas. On les entend dites par des visiteurs, par d’autres exposants et parfois même elles sortent de notre propre bouche.

« Quand on aime ça, on ne compte pas son temps. »

« C’est une passion, c’est déjà une récompense. »

« On ne fait pas ça pour l’argent. »

 

Ces phrases semblent inoffensives, bienveillantes, même. Cependant, si on prend un pas de recul, il y a raison de s’interroger à savoir si elles ne participent pas, doucement, à fragiliser le milieu? Ce texte ne se veut pas une accusation, mais une réflexion nécessaire.

 

1. La normalisation de l’épuisement

 

Ne pas compter son temps revient souvent à normaliser le dépassement constant. Ce qui inclus des :

·      Heures invisibles,

·      Soirs écourtés,

·      Week-ends sacrifiés,

·      Périodes intenses qui deviennent la norme.

Dans aucun autre secteur on ne considérerait sain de travailler sans évaluer son temps, sans avoir une rémunération pour ce temps. Pourtant, en création, cela devient presque un idéal moral et il est mal vue de le dire lorsqu’on compte son temps. À long terme, cela risque fort probablement de mener à l’épuisement.

Un milieu épuisé perd sa créativité, sa qualité et sa relève.

Un marché durable ne peut pas reposer sur le sacrifice permanent. Ce sacrifice constant explique aussi, en partie, pourquoi plusieurs entreprises créatives ont une durée de vie limitée.

 

2. La fausse perception de facilité

 

Quand nous-mêmes ne valorisons pas notre temps, le public intègre un message subtil : « Ça ne doit pas être si long à faire » ou « Ça ne doit pas être difficile à faire ». Cependant, le temps est souvent la partie la plus importante du coût réel du produit. Le temps ne se limite pas au temps de production de l’objet. Le temps pour faire un objet inclut aussi la recherche, le développement, les tests, les ajustements et la formation.

En invisibilisant le temps, on invisibilise l’expertise et lorsqu’un client ne comprend pas l’ampleur du travail derrière une pièce, le prix semble élevé. Non pas parce qu’il l’est, mais parce qu’il est mal compris.

 

3. L’effet domino sur les prix

 

Un artisan qui ne compte pas son temps peut se permettre un prix plus bas. Cependant, lorsque plusieurs adoptent cette logique, cela influence la perception globale du marché :

·      Les prix moyens descendent;

·      Les attentes changent;

·      La comparaison devient inévitable.

Ce n’est plus seulement une décision individuelle. Cela redéfinit les standards du milieu.

Et ceux qui souhaitent réellement vivre de leur pratique doivent soit s’aligner à la baisse soit paraître « trop chers ».

 

4. La fragilisation des entreprises créatives

 

Un marché en santé repose sur des entreprises viables. Si un artisan ne couvre que son matériel, sans inclure son temps, ses frais fixes, ses assurances, ses équipements, ses formations, ses frais de marché, ses pertes et ses périodes creuses, il ne bâtit pas une entreprise. Il finance un loisir. Ce n’est pas un jugement, mais il faut réaliser que c’est un modèle qui ne permet pas la stabilité et qui ne permet pas non plus la pérennité.

Quand les artisans professionnels quittent parce qu’ils ne peuvent pas en vivre, le marché perd en diversité, en expertise et en qualité.

 

5. L’innovation freinée

 

Une entreprise qui survit à peine n’investit pas. Elle n’investit pas dans de meilleurs outils. Elle n’investit pas dans la recherche. Elle n’investit pas dans le développement de nouvelles collections. Elle n’investit pas dans l’amélioration de l’expérience client. Ne pas compter son temps limite la capacité de croissance. Un milieu qui ne peut pas évoluer finit par stagner.

 

6. L’inégalité silencieuse

 

Ne pas compter son temps favorise inconsciemment ceux qui peuvent se permettre de ne pas dépendre de leurs revenus créatifs. Ceux qui ont un autre revenu stable, un soutien financier ou une marge de sécurité.

Mais qu’en est-il de ceux pour qui c’est plus qu’un hobby? Ceux qui paient leur loyer avec leurs ventes?

Si le marché valorise uniquement ceux qui peuvent « se permettre » de ne pas compter, il devient moins accessible à ceux qui en ont réellement besoin. Cela tue le rêve de ceux qui désirent quitter leur emploie afin de vivre de leur talent.

 

7. La passion ce n’est pas l’absence de valeur

 

Aimer ce que l’on fait ne devrait pas diminuer sa valeur économique. Un avocat peut aimer son métier. Un entrepreneur peut être passionné par son projet. Un sportif peut adorer son sport. On ne leur demande pas de travailler gratuitement parce qu’ils aiment ça. Au contraire, on les récompense pour leurs investissements passés et la ténacité dont ils font preuve.

Pourquoi le fait-on si facilement dans plusieurs domaines et qu’on ne le fait pas dans un domaine créatif? On peut se poser la question à savoir si c’est parce que c’est souvent perçu comme un domaine féminin? Quand un homme rentabilise son loisir, on parle de fibre entrepreneuriale. Quand une femme tente de rentabiliser sa création, on parle de passion ou d’un à coté pour s’occuper.

Cette différence de discours mérite qu’on s’y attarde et je n’ai pas de réponse pour vous, seulement une piste de réflexion collective.

 

8. Le message envoyé à la relève

 

Que voulons- nous transmettre aux nouvelles artisanes et aux nouveaux artisans? Que leur talent mérite d’être payé ou que la passion suffit? Si les nouveaux créateurs comprennent que le milieu exige de travailler sans compter pour espérer survivre, combien choisiront un autre chemin? Combien de techniques se perdront? C’est un peu comme la mort programmée d’une partie de notre culture.

Un écosystème se renouvelle seulement s’il offre des perspectives viables. Présentement, c’est comme si le milieu choisissait des plantes annuelles au lieu de miser sur des plantes vivaces.

 

Alors… sommes-nous en train de tuer le marché?

 

Peut-être pas intentionnellement, mais chaque fois que nous minimisons la valeur de notre temps, chaque fois que nous disons « ce n’est pas grave », chaque fois que nous baissons les prix pour faire une vente, chaque fois que nous acceptons que la passion remplace la rémunération…nous participons à fragiliser le modèle des entreprises créatives.

La vraie question n’est peut-être pas : « Devrait-on compter notre temps? », mais plutôt : « Peut-on bâtir un marché durable si le temps des artisans n’a pas de valeur? ».

Pour cela il faudra prendre conscience et accepter que de valoriser son temps n’est pas être avide. C’est protéger son énergie. C’est respecter son expertise. C’est contribuer à un milieu plus sain. Peut-être que protéger le marché que nous aimons commence tout simplement par accepter que notre temps à de la valeur.